Tous les articles par mo

Vampira, for ever


« Je donne des épitaphes, pas des autographes », disait-elle à ses admirateurs. Maila Nurmi alias Vampira s’est éteinte le 10 janvier 2008  à l’âge de 86 ans à Los Angeles mais le personnage flamboyant  de cette Dark Lady des années 50 n’est pas de ceux qu’on peut oublier. Une icône postmoderne à l’humour ravageur…

De son vrai nom Maila Elizabeth Syrjäniemi, elle était née le 21 décembre 1921 à Petsamo, en Finlande (aujourd’hui en Russie). A l’âge de deux ans, elle émigre  dans l’Ohio, avec ses parents. A dix-sept ans, elle part tenter sa chance à New York. Cette jolie blonde (eh oui, elle était blonde !) rejoint les bataillons de pin-up qui rêvent de gloire dans le show-biz. Elle se fait désormais appeler Maila Nurmi, du nom de son oncle, Paavo Nurmi, un coureur de demi-fond détenteur d’un tas de médailles, bref une légende, aujourd’hui encore, du sport finlandais.


En dépit de cette parenté prestigieuse, Maila a du mal à sortir du lot. Pendant des années, elle bossera comme modèle (elle aurait notamment posé pour Alberto Vargas et pour le jeune Man Ray) tout en cachetonnant comme danseuse au music-hall. Elle possède pourtant tous les atouts qu’il faut pour réussir. Elle en a un peu trop, même, au goût de Mae West, qui la fait virer, en 1944, d’un spectacle dont elle est la vedette. Elle rate aussi le coche avec un certain Howard Hawks, qui l’a remarquée dans une revue de Broadway. Le cinéaste l’emmène à Hollywood avec la promesse d’un rôle dans son prochain film, mais le tournage étant sans cesse remis, la belle déchirera son contrat…


Maila Nurmi, avant Vampira

Quand, en 1947, elle apparaît pour la première fois au cinéma dans un film de Victor Saville (If Winter comes), son nom ne figure même pas au générique. Mais la chance finira par lui sourire…


The Vampira Show

En 1953, comme chaque année, le Tout-Hollywood se presse à un bal costumé organisé par le chorégraphe Lester Horton. Parmi les invités : Maila Nurmi. Elle s’est concocté un look d’enfer tout droit sorti des planches que le dessinateur Charles Addams (futur père de la famille du même nom) publie alors dans The New Yorker : Perruque aile de corbeau, fourreau noir, teint cadavérique, c’est Morticia Addams avant la lettre. Elle gagne le concours de costume… Quelques mois plus tard, Hunt Stromberg Jr, producteur de télévision de Los Angeles, la contacte pour lui offrir de présenter de vieux films d’horreur dans une émission hebdomadaire sur une chaîne locale (KABC, Channel 7). Dans son personnage de « goule glamour », bien sûr. C’est son premier mari, Dean Riesner (1918-2002), ex-acteur devenu scénariste (on lui doit, entre autres, Dirty Harry, de Clint Eastwood), qui la rebaptise Vampira.
La première du Vampira Show eut lieu une nuit de mai 1954. En dépit de sa programmation tardive (minuit, dans les premiers temps), l’émission connut un succès fulgurant.
« L’époque était tellement conservatrice, tellement coincée », expliquait Maila. « Les gens étouffaient tellement sous la pression qu’ils avaient besoin de s’identifier avec quelque chose d’explosif, d’étrange, d’authentique. »

Une silhouette irréelle à la taille d’une minceur incroyable émerge d’un brouillard de studio au milieu de toiles d’araignées factices.

Longue chevelure de jais, robe en lambeaux, maquillage outrancier, décolleté vertigineux et griffes démesurées, sexy en diable (bien sûr), Maila «Vampira» Nurmi officie dans un décor de carton pâte, macabre à souhait, avec, comme animal de compagnie, une tarentule nommée Rollo : « Bonsoir, j’espère que vous venez de passer une semaine abominable ». Ou, encore : « Vous trouvez probablement qu’il y a trop d’hémoglobine dans mon rouge à lèvres ? »


Icône gothique

Victime d’un cinglé qui a mis le feu à sa chevelure, elle s’est rasé le crâne.

Une star est née. On la voit avec Elvis Presley, Marlon Brando, Anthony Perkins ; elle flirte un peu avec Orson Welles et s’engueule souvent avec James Dean, un ami d’avant la gloire : « Lui et moi avions les mêmes névroses », dira-t-elle.
Très vite, les plus grands magazines (Life, Newsweek, etc.) s’intéressent au phénomène, des clubs de fans éclosent un peu partout. Au delà du personnage de Vampira, qu’elle disait né de la culture beatnik et de ce qu’elle avait vécu, enfant, pendant la Grande Dépression, Maila Nurmi venait d’inventer un style. Indéniablement, une des premières manifestations de celui qu’on qualifie aujourd’hui de dark ou de gothique.


En attendant, rien ne va plus entre Vampira et KABC-TV : « Ma sœur a été lynchée pour avoir violé un serpent », aurait-elle lâché à l’antenne. Elle est vraiment trop, cette Vampira, pour l’époque. Moins d’un an après son lancement, son émission est supprimée. Voilà Maila sur une liste noire…

Quand, l’année suivante, l’un de ses admirateurs, un certain Ed Wood, lui propose un rôle dans un petit film de science-fiction, elle n’a pas trop le choix : « J’ai su immédiatement que j’allais commettre un suicide professionnel, mais comme, de toute façon, j’étais déjà morte… En plus, Ed Wood […] était affreusement joli garçon… ».

Plan 9 from Outer Space

Pour 200 $, elle accepte une journée de tournage. A condition, toutefois, qu’elle soit dispensée du dialogue, trop nul à ses yeux. Elle est loin alors de se douter que sa prestation hallucinée dans Plan 9 from Outer Space (réalisé en 1956, sorti en 1959) sera plus tard considérée comme le clou de sa carrière cinématographique. Si les tabloïds s’intéressent encore à elle lorsqu’il est question du fantôme de James Dean (mort dans un accident de voiture en 1955) ou quand elle se fait agresser par un psychopathe, les propositions de travail se font de plus en plus rares.
La fin des années cinquante et la décennie suivante seront difficiles pour notre Queen of Horror. Divorcée, elle se remarie en 1961 avec Fabrizio Mioni, un acteur italien dont le plus grand titre de gloire est d’avoir donné la réplique à Steve Reeves dans les Travaux d’Hercule (1958) de Pietro Francisci. Le jeune homme (né en 1930) décrochera quelques rôles aux Etats-Unis, mais semble ne pas s’être attardé dans l’existence de Maila «Vampira  » Nurmi. Excepté quelques apparitions dans un petit nombre de séries B, la carrière de celle-ci est au point mort. En 1962, elle confie à un journaliste :
« Je suis une dame qui pose du linoléum… Et si la demande baisse dans le lino, je peux faire de la menuiserie, des tentures, je peux retaper des meubles. ».
Au début des seventies, elle ouvre une boutique à Hollywood, Vampira’s Attic (le Grenier de Vampira) où elle vend de la brocante, des vêtements et des bijoux artisanaux. Elle attire une clientèle joyeusement psychédélique : Iron Butterfly, Jefferson Airplane et la bande à Zappa.

Vampira chez les punks


Vampira et ses potes les Misfits, un groupe punk
du New Jersey (1981).


A la fin des années 70, deux frères, Michael and Harry Medved ont l’idée amusante de publier un bouquin (The Golden Turkey Awards) sur ce qu’ils considèrent comme les navets les plus juteux jamais produits par l’industrie cinématographique. Décernant la palme de la nullité à Ed Wood (« le plus mauvais cinéaste de l’histoire »), ils désignent Plan 9 from Outer Space comme « le pire film jamais réalisé ». Après une telle publicité, Plan 9, réédité, devient l’objet d’une sorte de culte : il « faut » l’avoir vu. Le pauvre Ed Wood, mort alcoolique en 1978, ne profitera pas de cet engouement. Vampira, en revanche, y gagnera un nouveau public : la noire magie de son personnage et son humour au rasoir s’accordent d’une façon étonnante à l’esthétique punk. En 1979, un groupe londonien, The Damned, lui consacre une des chansons (Plan 9 Channel 7) d’un album intitulé Machine Gun Etiquette. En 1982, les Misfits, un groupe horror punk du New Jersey, lui en dédie une autre (Vampira). Elle-même, à soixante-quatre ans, aura brièvement son propre groupe : les Satan’s Cheerleaders…

Derniers feux…

Vers la même époque, une station de télévision de Los Angeles l’engage comme conseillère pour ressusciter le Vampira Show. D’accord pour qu’on confie son personnage à une autre actrice, elle travaille d’arrache-pied sur le concept de la nouvelle émission, jusqu’au jour où elle apprend que la production a engagé la fille sans la consulter. Virée du projet, elle refusera à sa remplaçante le droit de se faire appeler Vampira. Cassandra Peterson se glissera donc dans le costume sous le nom d’Elvira, Maîtresse des Ténèbres. S’estimant victime d’un « vol de personnage », Maila Nurmi portera l’affaire devant les tribunaux, mais elle perdra son procès…

Nouveau coup de projecteur sur Maila «Vampira » Nurmi en 1994, grâce à la sortie du Ed Wood de Tim Burton. Ce film délicieux, avec Johnny Depp, Martin Landau (dans le rôle de Lugosi), Bill Murray, et Lisa Marie (alors compagne de Burton) dans le rôle de Vampira, remportera un succès mérité. Il aura permis à la vieille dame de profiter au mieux des derniers éclats de sa célébrité passée.
« Je n’ai pas d’enfant et rien fait de remarquable pour la société, mais je laisse quelque chose derrière moi. Vous voyez, quand le temps sera venu de dire Goodbye, je laisserai quelque chose… » (extrait d’une interview donnée à KABC’s Eyewitness’ News). 

Elle s’était mise au dessin et gagnait un peu d’argent en vendant des autoportraits. Galas, projections, émissions, témoignages divers… Elle aura joué le jeu jusqu’à la fin. Avec une allure folle. Star jusqu’à la mort pour que Vampira lui survive.
Bien joué, Maila Nurmi !

Retrouvez Vampira sur Facebook

 
 
   

Texte  © Monika Swuine

Balade au Père-Lachaise

Cinq heures du soir en hiver…  A droite, la chapelle du duc de Morny (due à Viollet-le-Duc), qui servit de dépôt de munitions aux Communards.

Le texte qui suit ne date pas d’hier. Il remonte à une époque où j’habitais tout à côté du plus fameux des cimetières parisiens…  Mais qu’importe ? Conçus pour survivre à ceux qui les bâtissent, les cimetières se fichent bien du Temps qui passe.  Avec ses quarante-quatre hectares de jardin en plein Paris, celui-ci attire chaque année plus de deux millions de visiteurs. A côté des touristes, l’endroit a ses fidèles, ses fervents, ses fondus, pour ne pas dire ses drogués. Méfiez-vous, car on devient vite accro : puissante, en effet, est la magie des lieux…


Sépulture Arbelot. On peut y lire cette épitaphe touchante :
« Ils furent émerveillés du beau voyage qu’ils firent jusqu’au bout de la vie »

Une rose à la main, le poète symboliste belge, Georges Rodenbach (1855-1898). N’avait sans doute pas dit son dernier mot…

J’ai toujours aimé les cimetières : je m’y sens bien. Un peu comme en vacances. Ailleurs. Au calme. Au bout du monde. Ce plaisir qu’on éprouve à se balader au milieu des morts, il y a des gens, parfois, qui ont du mal à le comprendre. Certains sont même vaguement choqués. Ils vous interrogent d’un air bizarre. Comme si vous aviez des dents de vampire, des croix gammées, des pieds fourchus et des traces d’acné dans votre libido. Moi, ce sont eux qui me paraissent bizarres… La Mort appartient à tout le monde : à charge pour chacun de gérer l’Affaire comme il peut. Même chose pour les cimetières… Que certains préfèrent les éviter, en définitive, n’est pas pour me déplaire. S’ils sont incapables d’apprécier la beauté, les douceurs, les mystères, la drôlerie même parfois, de ces lieux singuliers, qu’ils aillent donc porter ailleurs leurs gros godillots d’écraseurs d’escargots !… Ne croyez pas que j’aie une quelconque phobie des godillots : là n’est pas la question. De bonnes chaussures de marche sont même vivement recommandées pour visiter le Père-Lachaise si l’on veut échapper aux échauffements de coussinets dus à des semelles trop minces. Les vénérables pavés des allées sont redoutables… Et gare aux entorses pour les petits curieux qui préfèrent s’en écarter. Un dernier conseil : prévoyez au moins deux heures pour une vraie visite et n’oubliez pas, s’il fait chaud, d’emporter une bouteille d’eau…

Le grand monument aux morts de l’entrée principale

L’entrée de service 


Il n’y a pas de morte saison – si on peut dire – au Père-Lachaise. Venus du monde entier, les touristes débarquent toute l’année. Avec, bien sûr, un pic de fréquentation l’été. Heureusement, l’endroit est si vaste qu’il parvient à en absorber des masses avant que son charme n’en soit trop gravement affecté. Le cimetière a plusieurs portes. La plupart des visiteurs choisissent la plus large, boulevard Ménilmontant, avant de s’égailler par petits paquets dans les allées. Cette entrée qui donne sur le grand Monument aux Morts – merveilleusement lugubre : somptueux – est la plus belle, la plus spectaculaire, mais je ne l’emprunte jamais. Je préfère celle qui se trouve à l’opposé, tout en haut du cimetière (côté Gambetta pour le métro). Ainsi font les gens du quartier, ceux qui viennent papoter sur les bancs, nettoyer des tombes, nourrir les chats. C’est aussi l’entrée qu’utilisent les convois pour le crématorium : l’entrée de service, en somme… J’avoue que le crématorium n’est pas vraiment l’endroit que je préfère. Trop d’amis, déjà, partis en fumée. Mais il ne me dérange pas plus que ça. Je m’efforce simplement de maintenir une distance de discrétion avec les familles en deuil qu’on risque fatalement de croiser dans les parages : eux et moi, on n’est pas là pour la même chose…


Le crématorium : il y a des jours où noir, c’est noir…

Quand le show est fini…


Sainte Edith !… Depuis sa mort en 1963, la chanteuse fait  l’objet d’un vrai culte. De là à lui attribuer des guérisons miraculeuses… Et oui, c’est une légende qui court !

Les défunts qui m’intéressent ne sont pas morts d’hier. Trop frais, le trépassé me met mal à l’aise. Je sais qu’il aussi mort que les autres, mais quand même… Un peu comme s’il fallait lui laisser le temps d’arriver, de s’installer, de s’habituer. Aller sur la tombe d’une vedette au lendemain de son enterrement ne me viendrait pas à l’esprit. Pour quoi faire ?… Le show est fini, rideau, y a plus rien à voir. L’engouement des foules pour le people à peine refroidi m’a toujours laissée perplexe. Derrière l’hommage prétendu, je vois ce que l’émotion a de bidon, je sens l’instinct charognard, je soupçonne la satisfaction revancharde…
 


Oscar Wilde en sphinx ailé : le poète est toujours très visité,  fleuri, mais avec, quelque part , quelque chose de cassé. La statue est signée Jacob Epstein (1880-1959). La mutilation date de 1961. Le bruit a couru que ce qui manque à la statue a longtemps servi de presse-papier au Conservateur du cimetière… Info ou intox ? Le mystère, lui, reste entier.


Mais, bon, je ne veux peiner personne. Lors d’une précédente visite au Père-Lachaise, j’ai rencontré une petite dame qui ne serait sans doute pas d’accord avec moi. Elle, c’est une vraie fan. Elle a jailli comme un lutin à côté de moi alors que je photographiais la tombe d’Edith Piaf. Pour le moins soixante-dix ans, toute petiote, l’œil en vrille. Je ne sais ce qu’elle faisait là avec ses bottes en caoutchouc et son grand seau (sans pelle, rassurez-vous). Une laveuse, sans doute… Une de ces femmes qui viennent brosser les tombes. Contre rétribution, pour la plupart, mais il y a aussi des bénévoles. Des qui vont briquer dehors quand c’est fini chez elles. Au Père-Lachaise, tout est possible. Bref. Me voyant œuvrer, ma petite dame me propose gentiment de m’emmener voir Montand et Signoret. Comme j’ai d’autres projets, je me défile. Elle n’en croit pas ses oreilles ! Refuser d’aller voir Yves et Simone, mais, bon sang, comment est-ce possible ? … Je m’excuse en invoquant le manque de temps ce jour-là et mon désir de photographier des statues. « Ah ! fait-elle, aussitôt consolée, je vais vous en montrer une belle ! »… Je crois que je sais de quoi elle parle, mais je fais semblant de l’ignorer. Je la suis, et chemin faisant, je la cuisine un peu. Oui, elle vient souvent ici, mais pas seulement. Elle « fait » aussi le cimetière de Montmartre et celui de Montparnasse. Elle assiste à toutes les cérémonies, celles qui concernent des vedettes, bien sûr. Pour les invités, les fleurs, et tout ça… « Mais le mieux, ce sont les anniversaires… »
Anniversaires, cérémonies du souvenir, pour Dalida (“elle, elle est au cimetière de Montmartre”), Michel Berger, etc., elle ne rate aucune occasion de voir du beau monde, ma petite dame à l’œil en vrille. Rien que d’y penser, elle rayonne. Après tout, si c’est son truc ?… Elle ne fait de mal à personne.

Une vieille connaissance


 Nous sommes arrivées à la statue qu’elle voulait me montrer. C’est bien celle à laquelle je pensais. Une vieille connaissance. Dans cette partie du cimetière, qui est toute plate, on ne peut pas la louper. Suzanne Latron, morte en 1934. Une jeune femme parmi tant d’autres, sans titre de gloire particulier. Sinon que, depuis tout ce temps-là, elle est assise sur sa chaise, les jambes croisées. Délaissant le bouquin qu’elle a sur les genoux, elle vous regarde, l’air de dire : « Oui, c’est pourquoi ?… »


Suzanne est l’œuvre de Pierre Vaudrey, spécialiste de l’art funéraire qui contribua à peupler le Père-Lachaise de statues élégamment chaussées.

Chère Suzy, avec ta robe à fleurs, ta tête trop grosse et ton sourire étrange, comment pourrait-on t’oublier ?… « Elle est belle, non ? » s’extasie mon mentor. « Superbe » que je dis, bien fort.
Mais le plus fort, dans cette histoire, c’est que je suis sincère.

Le gardien des Chimères


La sépulture Etienne Salvage de Faverolles (1786-1856), voisin de cimetière de Balzac, Nerval et Michelet : un coin bien fréquenté.


Un des grands charmes du Père-Lachaise tient aux rencontres qu’on peut y faire. Du côté qui visite comme du côté qui habite. C’est un endroit qui rapproche. Je me souviendrai toujours du « gardien » de la tombe de Gérard de Nerval, un vieux monsieur qui s’était donné pour mission de perpétuer le souvenir du poète auprès des jeunes générations. Intarissable sur l’auteur des Chimères, il suffisait d’un rien pour qu’il se mette à déclamer des vers : Je suis le ténébreux – le veuf, –l’inconsolé, / Le prince d’Aquitaine à la tour abolie… C’était grandiose. J’ignore s’il est encore de ce monde. Le Père-Lachaise est hanté par toutes sortes de personnages pittoresques, des amoureux du cimetière, qui aiment à partager leur connaissance de lieux avec de gentils visiteurs. C’est ainsi que peu à peu, on devient soi-même une de ces personnes serviables qui, à l’occasion, s’amusent à faire profiter les autres de leurs découvertes. D’une façon plus générale, les touristes, souvent un peu paumés dans l’immensité du cimetière malgré le plan qu’ils tiennent à la main, n’ont aucun mal à trouver de l’aide : « Morrison ?… Non, non, ce n’est pas par ici. Vous tenez votre plan à l’envers : c’est tout en bas, de l’autre côté du cimetière. »

Morrison


Mort d’une « crise cardiaque » (overdose ?) à Paris en 1971, Jim Morrison reste, avec Edith Piaf, l’une des célébrités les plus visitées du Père-Lachaise. 


Non loin du rond-point Casimir-Périer, la sépulture du chanteur des Doors a déjà vu passer deux générations d’admirateurs. Il y a quelques années, il suffisait de se laisser guider par les effluves de cannabis et les accords de guitare pour la trouver. Amenez-vous, c’est par ici… Pétards, chansons et canettes, l’ambiance était plutôt sympa. On aurait dit la résurgence d’un vieux rite païen. Dans l’Antiquité, on aurait trouvé normal d’aller trinquer avec un cher disparu sur sa tombe. Mais de nos jours à Paris, c’est mal pris. Aurait sans doute fallu chanter un peu moins fort (ou moins faux) et surtout pas oublier de ramasser les bouteilles (et les mégots). Trop de graffitis, peut-être aussi…


Aujourd’hui, tout a été bien nettoyé, et un sbire veille en permanence sur la tombe du chanteur. Les visiteurs, qui continuent d’affluer, repartent l’air vaguement frustrés. A part quelques minces offrandes florales sous cellophane, faut bien avouer qu’il n’y a pas grand-chose à voir. C’est souvent le cas pour les sépultures relativement récentes. Adieu sculptures, chapelles et débauche d’ornements !…  Les fastes de l’art funéraire, avec cette démesure baroque qui me ravit tellement, ont fait leur temps. Qui, aujourd’hui, aurait la folle idée (sans même aborder les questions de fric ou d’autorisation) de faire élever un tombeau comme celui qui abrite les cendres d’Elisabeth de Demidoff, « née baronne de Strogonoff, décédée le 8 avril 1818 » ?…

Au fond, le tombeau de la baronne Strogonoff. Brrr…

Sur cet impressionnant mausolée de trois étages circule une légende. On dit que la défunte aurait légué une partie de son immense fortune à quiconque oserait passer toute une nuit, seul, dans sa tombe. En prime, on vous rajoute, bien sûr, l’histoire du jeune étudiant pauvre (les étudiants sont toujours pauvres), devenu fou pour avoir tenté l’aventure. C’est un grand classique des mythes qui fleurissent dans les cimetières et autres lieux prétendument hantés : ce sont des bobards, mais on ne se lasse pas de les entendre.


Assassiné en 1870  par le prince Pierre Bonaparte , le journaliste Victor Noir eut droit, grâce à une souscription populaire, à ce séduisant gisant, signé Jules Dalou. Bien astiquée là où il faut, l’œuvre est censée opérer des miracles contre le célibat et la stérilité. N’oubliez pas les fleurs :  elles sont à glisser dans le chapeau pour compléter le rituel.

Vous avez dit bizarre?…


Trop polie, elle aussi, pour être honnête , voici « La Petite Boucher », statue réalisée par le sculpteur de ce nom pour orner la sépulture de son collègue Ferdinand Barbedienne.


Récits fantastiques, rites plus ou moins codifiés ou pratiques résolument bizarres naissent de l’air des cimetières comme champignons de l’humus des sous-bois. Le Père-Lachaise n’échappe à la règle. Dans ce domaine-là aussi, il a ses vedettes. Ne serait-ce que l’incontournable Allan Kardec (né Hippolyte-Léon-Denizard Rivail à Lyon en 1804, mort à Paris en 1869), prophète fondateur du spiritisme. Fleurie tous les jours, sa tombe en forme de dolmen continue, à l’heure actuelle, de pulvériser tous les records de fréquentation. Après s’être recueillis un moment devant l’auteur du Livre des esprits, les adeptes vont toucher brièvement son crâne en bronze. Il paraît que ça aide. Un jour, je ne sais pas ce qui m’a prise, j’ai moi aussi été poser ma main… Le truc à éviter. Quelques secondes plus tard, je me faisais accoster par une espèce de marabout qui voulait absolument me louer ses services. Un crampon pas possible. Il y en a pas mal de ce genre-là dans les parages de ce bon vieux Kardec : mieux vaut le savoir pour saborder d’emblée les manœuvres d’abordage.

Allan Kardec, le père du spiritisme à la française.  Cible régulière d’attentats à la bombe (imputés à  l’Union Rationaliste de France), ce buste revient toujours à sa place. Je soupçonne qu’on le fabrique en série.


En fait, c’est la seule mésaventure (très relative) qui me soit jamais arrivée au Père-Lachaise. Pour être tout à fait honnête, j’ajouterai quand même qu’une autre fois, par une belle après-midi d’été, j’ai aperçu, au loin, entre les feuillages, un jeune homme en train de se donner du plaisir, torse nu au soleil, debout sur une tombe isolée. Très discrètement, sur la pointe des pieds, je me suis éclipsée… Mais était-ce vraiment une mésaventure ? …

Chopin attendra…


Ceux qui prétendent d’un ton sentencieux que « la Mort aura toujours le dernier mot », devraient aller plus souvent se balader au Père-Lachaise. En plus de vérifier que la Mort, par nature, est muette, il la chercherait en vain parmi les pierres tombales. Ici, elle a déjà fait son œuvre, et la Vie, tranquille, peut reprendre ses droits…

La porte entrouverte d’une chapelle, le mystère d’une épitaphe, des petits mots, des fleurs ou des cailloux laissés sur une sépulture, le cimetière n’attend que votre passage pour vous révéler ses secrets. Les vôtres aussi, peut-être. Car les cimetières agissent comme des miroirs.

Vos plus belles découvertes seront celles que vous y ferez par vous-mêmes. Loin des grandes allées et des sentiers battus. En prenant de petits chemins de traverses. Tant pis pour Chopin, Balzac, et tous les maréchaux de l’Empire. De toutes façons, ils seront encore là quand vous reviendrez. Car vous reviendrez, n’est-il pas ?… 


Le secret de la chapelle Lamoureux


Elle, c’était une petite ouvrière, lui, un fils de famille. On refusait de les marier. Alors ils ont pris une chambre d’hôtel, rue du Château, dans le dixième à Paris, pour y mourir ensemble. L’histoire, j’ai fini par la trouver en allant fouiner à la rubrique des faits divers dans les journaux d’époque. On dirait cette chanson de Piaf qui s’intitule « Les Amants d’un jour » … Le lieu, c’est la chapelle Lamoureux, que peu de gens connaissent.  Je l’ai découverte un … 31 mars. Troublant, non ? Je vous le disais :  le Père -Lachaise est vraiment  un endroit magique !…


Détail du monument consacré à la princesse Zénaïde Dolgorouka, à deux pas de la tombe de Balzac. Le Père-Lachaise est aussi un fabuleux musée en plein air…

Texte et photos © Monika Swuine

Sur le Web
Le site parfait pour préparer une première visite :
http://www.pere-lachaise.com/

No comment…

Bienvenue de l’Autre Côté !

J’ai écrit ce texte à Paris, en automne, il y a  fort longtemps… L’image intitulée « Les Usagers » a été conçue des  années plus tard en pensant à lui.

Vous qui entrez ici…

Jeudi, 12 octobre…

La journée de Marcelle P. avait débuté d’une façon très banale. Lever à sept heures, café, gymnastique, toilette, le tout avec les nouvelles en fond sonore. A neuf heures tapantes, elle avait éteint la radio. Une ou deux minutes plus tard, l’air mouillé de la place Gambetta lui fouettait le visage. Ciel plombé, crachin sinistre, le quartier faisait la tronche. Le mec du kiosque à journaux n’avait pas l’air non plus très en train. Elle acheta Libé. Sans plaisir. Par habitude. Chaque jour, elle se disait que c’était la dernière fois qu’elle prenait ce putain de canard. Son journal sous le bras, elle entra dans la grande brasserie à côté du métro et commanda «un petit noir»  au comptoir.
A petites gorgées, pour pas se brûler, elle avala vivement le breuvage puis jeta un coup d’œil à la pendule du troquet. Dix heures moins vingt !  Quarante minutes pour acheter un journal et boire un café ? Ce n’était pas possible.   Marcelle consulta sa montre. Même heure aberrante !
Elle interpella le garçon.
— Scusez-moi, z’auriez pas l’heure exacte? »
Du menton, l’homme lui désigna la pendule murale.
On n’en sortirait pas…
— Y a pas d’heure pour les braves, éructa son voisin de comptoir. Le type, un pépé rigolard, éclusait un Ricard. A vue de nez, ce n’était pas le premier.
Marcelle s’écarta d’un pas. C’est alors qu’il se passa un autre truc bizarre… Avant même que le vieux ne se mette à explorer ses poches d’une main tremblante, elle sut, et cela avec une certitude absolue, qu’il allait en extraire des Gauloises bleues, que le paquet, presque vide, serait déchiré d’une certaine manière. Elle vit aussi comment il allait le tapoter maladroitement sur le comptoir, en faire jaillir une cigarette, enlever le filtre et se la carrer dans le bec. Jusqu’à la flamme du Zippo tout cabossé. Tout cela, comme un film déjà vu, recopié dans ses moindres détails par le flux de la réalité.
Ce n’était pas la première fois que Marcelle éprouvait ce type de sensation. Un jour, elle avait même lu quelque chose là-dessus, une explication basée sur un décalage entre la perception sensorielle et son interprétation par le cerveau. Sur le moment, cela lui avait paru assez clair, mais à présent, quelque chose là-dedans lui échappait. Sa mémoire lui posait un lapin. Elle en conçut comme un malaise, l’impression que, brusquement, tout se barrait en couilles. En fait, c’était surtout cette histoire de décalage horaire qui la perturbait. A neuf heures pile, elle avait éteint la radio. Elle en était sûre. Absolument certaine. Ensuite…
Non, vraiment, ce n’était pas possible que le temps ait pu passer si vite !

Les Usagers
Les Usagers

Elle se dépêcha de payer son café et s’enfuit du bistrot. Dans les couloirs du métro, le flot matinal des travailleurs commençait à se tarir. Seuls quelques retardataires fonçaient encore, l’air absent, ignorant tout sur leur passage. A croire que le présent n’existait pas pour eux. La jeune femme dut s’aplatir contre un mur pour ne pas se faire percuter. Où étaient-ils donc tous ces zombies ? Dans le passé ? Dans le futur ?…
« Ici et maintenant, autant dire nulle part, s’entendit penser Marcelle. Comme moi … »
Elle frissonna. Les réflexions sur la nature du temps lui avaient toujours donné le vertige. Comme l’Infini ou l’idée du Néant…
Le métro arrivait, une rame aux trois-quarts vide. Elle s’y engouffra, de plus en plus mal à l’aise. De l’hypothèse du trou de mémoire à d’autres, beaucoup plus farfelues, elle se heurtait toujours au même mystère : la disparition totale, inexplicable, de vingt à trente minutes de son passé immédiat. Et son angoisse grandissait, obsessionnelle comme un cauchemar de fièvre.
Marcelle était tellement plongée dans ses pensées qu’elle effectua son trajet quotidien sans même ouvrir son journal. Il s’en fallut de peu qu’elle ne loupe sa station.
L’obélisque de la Concorde se détachait sur un ciel d’étain dans une lumière étrange  jaunâtre. La pluie avait cessé et la température avait singulièrement augmenté. A la sortie du métro, Marcelle hâta le pas, pressée de retrouver ses marques quotidiennes.
En franchissant la porte cochère de la société de presse qui l’employait, elle jeta un coup d’œil à sa montre. Son trajet lui avait pris vingt-cinq minutes, c’était normal… Avec un peu de chance, personne, au journal, ne s’apercevrait de son léger retard. De toute façon, décida-t-elle, y avait pas de quoi en chier une pendule. L’affaire semblait close.
L’atmosphère de la rédaction, studieuse, un rien fébrile, sentait à plein nez l’approche du bouclage hebdomadaire. La jeune femme en profita pour s’installer discrètement derrière son ordinateur. Entre les piges à retaper, le courrier à dépouiller, les coups de fil incessants, elle fut bientôt débordée.
— Je peux t’emprunter ton Libé ?
Sans plus de formalités, Francis, un des maquettistes, s’était emparé du journal qu’elle avait posé sur sa table. Après un rapide coup d’œil sur la une, il le rejeta d’un geste impatient.
— T‘en aurais pas un plus vieux, par hasard ?
A cet instant le téléphone sonna et la voyant prendre la communication, Francis s’éclipsa. Qu’avait-il voulu dire? Au bout du fil, un mec s’était mis à parler, mais Marcelle, ahurie, n’écoutait pas ce qu‘il disait. Ce journal, elle l’avait acheté le matin même. Elle le saisit pour vérifier la date. Jeudi 12 octobre. Il n’y avait aucun doute, c’était le bon. Francis avait encore dû abuser de substances illicites.
Le type, au téléphone, s’était tu. Marcelle respira un grand coup.
— Excusez-moi, fit-elle, j’étais sur une autre ligne. Pourriez-vous répéter?»
C’était un pigiste qui réclamait son fric. Pas content.
— Comment vous croyez que je bouffe, moi? Le 15 du mois dernier, vous m’avez assuré que mon chèque était parti, nous sommes le 14 et je n’ai toujours rien reçu ! »
Marcelle blêmit.
— Le 14, vous êtes sûr?
— Vous vous payez ma tête ou quoi ? Vendredi 14 octobre ! De toute façon, c’est pas le problème…»
Comme le mec, de plus en plus furax, continuait à hurler, Marcelle s’employa à le calmer. Mais après ce tour de force, la panique l’envahit. Elle s’aperçut qu’elle tremblait. Son regard tomba sur son calendrier de bureau.Vendredi 14 octobre… Quant à l’année, bon dieu, non, ce n’était pas possible !… Sa vue se brouilla et elle s’évanouit.
Quand elle reprit conscience, il faisait nuit. Il lui fallut un moment pour se rendre compte qu’elle était dans son lit, que son radio-réveil venait de s’allumer, qu’il était temps de se lever. Petit café, gymnastique, toilette.., la journée commença d’une façon très banale. A neuf heures précises, juste avant les infos, Marcelle éteignit la radio et partit travailler. Comme elle avait un peu de temps à tuer, elle acheta un journal puis alla prendre un café. Au bar, il y avait un vieux pépé rigolard, déjà passablement éméché…

Paris, vendredi 13 octobre 20…

Texte et illustration : © Monika Swuine